Internet : l'inquiétante extase - Alain Finkielkraut - Paul Soriano


Internet : ouvre-toi !

Internet est un vaste bazar. Mais on pourrait en dire autant des publications qui pullulent au sujet d’Internet. En attendant que l’ordre et le désordre se partagent le cyberespace, les bénédictions et malédictions se partagent l’espace de débat que suscite Internet. Ce que nous incite souvent à poser la question décisive: oui, et après?

Qui n’a encore dit son mot au sujet du Web? Alain Finkielkraut se targue de faire de la résistance, de faire partie de la caste favorisée de ceux qui ont la force de dire “non” à la fascination du numérique. Pour lui, l’inforiche est de toutes façons un peu berné par un enthousiasme prématuré, le jugement de l’internaute moyen est (en général) inversement proportionnel à sa vitesse de connexion. Pourquoi n’a-t-il donc pas dit “non” à cette tentation permanente de l’intellectuel actuel, celle de se prononcer au sujet d’Internet? Quel est l’intérêt de ce faux débat entre deux personnalités - l’une supposée réfractaire, l’autre optimiste?

La Toile filante…

Toute la subtilité de ce petit témoignage est de dépasser la binarité brute vers une uniformité informe. Pour faire simple: attention à l’hyperlien, il dissipe l’attention du lecteur; attention à la liberté d’expression illimitée, elle fait croire à chacun qu’il peut s’auto-proclamer “auteur”; attention aux espoirs révolutionnaires portés par l’idéologie Internet, cet outil est nécessairement à la solde des flux toujours plus fluides du capitalisme mondialisé. Attention à Internet: la régression culturelle et la dislocation civique menacent. Bien sûr, tout un chacun est prêt à prendre des airs de méfiance, pour peu qu’on en appelle en plus à notre bonne conscience démocratique. Bien sûr la “technolâtrie” est nocive. Mais comment expliquer qu’une sorte de déception gagne néanmoins le lecteur?

Philippe Breton a inauguré la nouvelle mode des réfractaires dans le vent: alors que le consommateur moyen s’extasie sur les nouveaux moyens d’accès à la connaissance dont il dispose, l’intellectuel moyen se doit de dire “halte-là!”, en bon garde-fou de la démocratie. Néanmoins, le niveau des critiques dont le réseau Internet est l’objet dépasse rarement le niveau des louanges du novice: la prise de position est plus souvent dictée par des peurs ou des espoirs, que par des arguments. Pourquoi?

… entre nos doigts?

Comme si, encore bouillonnante d’une expérience somme toute récente, la caste des intellectuels n’arrivait pas vraiment à dépasser une approche fétichiste d’Internet, surtout dans les débats et diffusions grand public. Le noeud du problème vient de ce qu’on ne distingue jamais bien l’objet des discussions lorsque le mot “Internet” est laché, comme un sort qui s’abat et engourdit les esprits: parle-t-on d’un outil technique de communication? désigne-t-on les contenus que véhicule ce réseau? Et l’internaute: un nouveau lecteur? un nouveau consommateur? un nouvel auteur? Tout se mélange.

Devant cette boullie rhétorique, il ne reste plus que ce choix: prendre le risque de goûter (avec plus ou moins d’enthousiasme), faire la grimace et s’en aller. En faisant référence à un faisceau d’expériences trop vague, on se condamne à ne pas savoir de quoi il est question, tout en donnant l’impression à chacun de le savoir. D’où la vitesse avec laquelle on se réfugie dans les points de vue simplement moraux. Les deux textes d’Alain Finkielkraut et de Paul Soriano, même s’il savent souligner utilement certains dangers, n’évitent malheureusement pas cet écueil.